Européenne 2019

Les gilets jaunes 2019

INTRODUCTION

 

 

 

Un parlement déjà « sexagénaire »

Encore 33 ans... et le Parlement européen fêtera ses 100 ans. C’est en effet en septembre 1952 que s’était réunie, pour la première fois, l’Assemblée de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier : l’ancêtre du Parlement d’aujourd’hui. A Strasbourg, le mercredi 25 septembre 2002, l’anniversaire des 50 ans du Parlement avait été fêté en fanfare. Puisque qu’effectivement une fanfare était venue de la Sarre.

Mais la vraie date de naissance du vrai Parlement européen, tel qu’il est connu aujourd’hui, c’est en réalité le mercredi 19 mars 1958. Ce jour-là, à Strasbourg, dans la salle de réunion du Conseil de l'Europe, 142 membres désignés et non élus-dont quatre femmes seulement- constituaient, sous la présidence du français Robert Schuman, « l’Assemblée parlementaire européenne ». Qui par un petit coup d’éclat, sinon d’Etat, prenait le 30 mars 1962 le nom étendard de « Parlement Européen ».

Cinquante après, le 19 mars 2008, sous la présidence cette fois d'un allemand, Hans Pöttering, plus vrai que nature, blond pour les cheveux, bleu pour les yeux, sportif pour l’allure, un gâteau d’anniversaire, découpé à même l’hémicycle de Strasbourg, devant les 785 députés d’alors, commémorait affectueusement  l’événement familial.

1958-2018 : soixante déjà ! Certes être « sexa » ne donne pas à ce Parlement européen le prestige historique des 800 ans du Parlement britannique, le Magnum concilium , né le lundi 15 juin 1215, avec la Magna Carta aux 63 articles sur parchemin d’agneau , signée par Jean Sans Terre, sur  le pré de Runnymede, au bord de la Tamise ; dans une atmosphère de barbecue géant, au milieu des tentes, des oriflammes, des aigrettes au vent sur les armures miroitant, des destriers  frémissants et des pages affairés en costumes qu’aurait pu griffer Christian Lacroix.

De même, 751 membres depuis 2014, voire 785 jusqu'en juin 2009, ce qui n'est pas rien, n'est pourtant pas le record de l'Assemblée chinoise avec ses 3 000 membres.

Mais représenter 28 pays, tant que le Royaume Uni n’est pas physiquement parti, et bientôt 29, en 2020, avec l’adhésion de  l’Albanie et de la Macédoine, travailler à 24 langues, contre 4 en 1958, avec le pouvoir budgétaire et le pouvoir législatif s'exerçant sur l'agriculture, la pêche, le commerce, la sécurité, la justice et 85 matières sensibles, c'est unique dans l'espace et sans précédent dans le temps.

Des députés qui arrivent depuis les troupeaux de Rennes de Laponie, jusqu’à ceux débarqués du Pirée des sertakis, tous ensemble réunis avec les députés du pays des caravelles, ceux des habits de lumière ou du houblon fermenté dans les alambics géants de la lande et des clans, c’est vrai que c’est géant.

On n’a pas su d’ailleurs dire jusqu’ici cette aventure collective de nations, où  le nombre des 142 députés  de départ ne  cesse d’augmenter. Sauf si la réalistion du Brexit le fait retomber à 705.

Après 2019, quand la Macédoine « du nord » et l’Albanie arriveront, on verra à combien de sièges on finira. Sans parler de 2025 où l’adhésion de la Serbie et du Monténégro se finalisera. Etant entendu que l’explosion serait l’adhésion de la Turquie, toujours réclamée par Recep Tayyip Erdogan. Avec plus de 80 millions d’habitants, une centaine de députés  se rajouteraient.

Autant dire que les défis ne sont pas finis pour ce Parlement européen. Il ne va pas cesser d’étonner. Même si apparemment on a tout écrit sur lui. Surtout depuis la décision du Conseil des ministres européen, du 20 septembre 1976, décidant de son élection au suffrage universel direct dès juin 1979.

On a décrit ainsi l'extension permanente de ses pouvoirs. Parti d'un simple organisme consultatif en 1958, le traité de Maastricht de 1992 en a fait un législateur à part entière. Grâce à une procédure dite de « codécision » qui le met à égalité, avec le Conseil des ministres, dans quinze domaines, devenus 32 avec le traité d'Amsterdam de 1997, 37 avec le traité de Nice de 2001 et 85 après le traité de Lisbonne de 2007.

Entre-temps, en une vingtaine d’années, le Parlement a conquis, de batailles en affrontements, le pouvoir complet de décider des dépenses budgétaires en dernier recours face au Conseil des ministres. Avec il est vrai un énorme bémol, puisque s’il peut dépenser  il n’a toujours pas le pouvoir d’imposer.

Le traité de Maastricht du 3 février 1992 lui a toutefois donné le droit d'approuver la nomination du Président de la Commission européenne. Ce qu'il fera pour la première fois avec la Commission Jacques Santer en janvier 1995, avant de faire souffrir, des jours et des jours, la Commission Barroso pour l'investir. S’offrant même le luxe de lui retoquer le commissaire italien, un brave professeur Butuglione, un peu trop « catho tradi » et pas assez ouvert à la culture LGBTI.

Auparavant, dans la meilleure tradition des assemblées de la IVème République française, le Parlement européen avait fait tomber la Commission Santer, la contraignant à démissionner, sous la menace de l'adoption d'une motion censurant sa légèreté dans la terrible affaire de la vache folle.

En symétrie, le traité de Lisbonne a offert aussi au Parlement le pouvoir de nommer le président de la Commission européenne sur proposition du Conseil européen. Du coup, l’assemblée européenne joue maintenant dans la cour des grands parlements des démocraties parlementaires. On l’a vu lors des élections de mai 2014. Les candidats à la direction de la Commission, qui jusqu’ici ne passaient l’examen que devant les gouvernements, ont dû plancher devant un deuxième jury: le Parlement précisément.

Tout cela on le sait. Comme on sait tout de son organisation en vingt commissions, de son budget de 1,9 milliard d'euros et des décisions marquantes qu'il a pris en 50 ans, des droits de l'homme planétaire aux droits de la femme paritaire, en passant par la protection animale et la prédication environnementale.

Ce Parlement fait tout, se mêle de tout et partout. Il vote, adopte des résolutions par dizaines, décerne des prix pour les droits de l'homme, des oscars pour le cinéma, condamne les agressions, les violations et fait même des petits.

Il a en effet créé une parentèle de parlements régionaux, continentaux et même une assemblée planétaire. Il y a ainsi un « Parlement Europe-Amérique latine », l’Eurolat, une « Assemblée parlementaire Europe-Méditerranée », l’Euromed, des assemblées mixtes avec le Chili ou le Mexique, une assemblée avec les Etats ACP, d’Afrique, Caraïbes et Pacifique et même un parlement mondial !

Jacques Attali l’avait rêvé, mais c’est le Parlement européen qui l’a fait. C’était un après-midi de fin novembre 1999, au bord du Pacifique, à Seattle, la ville de Boeing et de Bill Gate. La toute nouvelle OMC, née à Marrakech en avril 1994, tenait sa conférence ministérielle encerclée par la première manifestation de milliers d’altermondialistes brandissant des « WTC is death to democracy »[1].

Nous sommes ce jour-là quelques quatre cents députés présents, venant de différents parlements du monde, réunis dans le Palais des congrès, à l’initiative de la délégation du Parlement européen conduite par le député Carlos Westendorf, ancien ministre des affaires étrangères de l’Espagne. Mike Moore, le docker néo-zélandais, à la carrure d’un All Black, directeur de l’OMC, préside la réunion. Les débats sont un peu décousus, mais l’atmosphère est historique. Avec les députés français présents qui  se croient  presque  à la Salle du jeu de Paume en juin 1789. De fait, la délégation de députés européens vient de prendre tranquillement l’initiative d’une révolution. Personne ne le sait, les présents exceptés, mais depuis ce jour-là, où le XXIème siècle était sur le point d’arriver, dans la ville au nom du vieux chef indien Seattle, une assemblée de députés du monde est née. Le Parlement européen l’a portée et depuis elle a continué, à Cancun, à Hong Kong, à Genève, Bali ou Nairobi, au fil des conférences ministérielles de l’OMC.

Vue d’aujourd’hui, cette assemblée, d’ailleurs inconnue, est peu de chose. Voire rien. Mais lorsqu’on la reverra à la fin de ce siècle, quand la planète des migrations, des réchauffements climatiques, des évasions fiscales et des terrorismes, en sera enfin arrivée, d’échecs en catastrophes, par traiter sérieusement, c’est à dire mondialement, ces problèmes mondiaux, on comprendra que tout avait commencé ce jour de novembre 1999. Où des députés du Parlement européen avaient eu la vision.

En  attendant, ce Parlement, tout en ayant déjà beaucoup progressé, reste  largement inconnu. Quant à ses députés, personne ne les connaît. Du  moins en France. Parce qu’un Portugais sait que son président de la République, d’après la Révolution des œillets, l’avocat Mario Soares, a été député européen des années. Un Lituanien sait aussi que son premier président en 1990, Vytautas Landsbergis, a poursuivi sa carrière au Parlement européen. Bien mieux, tous les italiens connaissent la petite-fille du Duce, Alexandra Mussolini, pilier des hémicycles de Bruxelles et Strasbourg.

François Mitterrand député européen.    

En revanche, qui en France sait qu’Alain Juppé fut député européen et même à deux reprises, en 1984, 6ème sur la liste de Simone Veil et en 1989 en binôme avec le président Valéry Giscard d’Estaing ?

Mieux, existe-t-il vraiment beaucoup de personnes sachant que le président Mitterrand en personne a siégé, à la fin de la décennie 60, à l’assemblée européenne ?

Certes, le Parlement européen a failli accéder à la notoriété. Le jeudi 7 août 2008, en effet, le plafond de l'hémicycle de Strasbourg s'est effondré. Si les députés avaient été en séance, probabilté heureusement limitée avec seulement 62  jours de  séances plénières par an, une centaine d'entre eux, dont le groupe de Philippe de Villiers, auraient été tués entre les places 750 à 850... ; ouvrant ainsi au Parlement, grâce à ses « députés martyrs »,  le cœur des peuples enfin intéressés. Mais « ça » ne s’est pas fait ... En 2012 non plus d’ailleurs. Cette fois c’est le plafond de l’hémicycle de Bruxelles qui s’est effondré. Comme c’était le mois d’août les députés n’étaient pas là et n’ont pas été ensevelis sous les poutres et les gravats. Si tel avait été le cas, on imagine la couverture médias, les chapelles ardentes, les bouquets et les bougies recouvrant les rues de Bruxelles, les cellules de soutien psychologique et au bout d’un tsunami d’images le Parlement européen aurait atteint la consécration planétaire.

Le destin ayant tranché, le Parlement et surtout ses membres, restent toujours méconnus. Il n'y a guére d’européens qui savent vraiment ce qu’il fait et qui pourraient citer une dizaine de ses députés.

On a bien essayé en France par exemple, de 2004 à 2014, de faire élire les députés européens à la base. Pour les rapprocher de leurs électeurs. On divisa ainsi la France en huit grandes circonscriptions régionales, espérant qu’allaient naître de la sorte  des députés européens bretons, occitans, normands ou franciliens. Mais tel n’a pas été le cas. Les députés européens, régionalisés ou réélus à nouveau sur des listes nationales comme depuis 2019, personne n’en fait cas. Ce n’est d’ailleurs pas le fait du hasard.

Tout en ayant les pouvoirs politiques, budgétaires et juridiques  rappelés, le Parlement européen n’a pas encore le vrai pouvoir, celui qui focalise toutes les attentions, au point de pouvoir déclencher des révoltes et des révolutions. C’est à dire le pouvoir d’imposition. Tout simplement parce qu’il n’existe pas encore d’impôt européen,  dont le Parlement aurait la compétence pour le voter.

Si depuis soixante dix ans tous les dirigeants pro- européens, qui font des raisonnements sur l’Europe, l’avaient autorisé à lever un impôt, par exemple sur les bénéfices des sociétés transfrontalières, chacun peut imaginer ce qui serait arrivé. Google, Amazon, Facebook Microsoft, IMB, les « Gafami », les « Natu », Netflix, Air BNB, Tesla et Uber, plus les Starbucks et les multinationales qui aujourd’hui s’évadent et ne paient pas, verseraient enfin les quelques 120 milliards d’euros annuels de cet impôt européen sur les sociétés. Que le Parlement européen leur voterait chaque année en adoptant le budget.

Du coup en parallèle, comme les multinationales enfin paieraient, les contribuables personnes physiques pourraient s’en trouver d’autant allégés. On devine alors l’attention, sinon l’affection, que l’on prêterait à un Parlement européen qui bon an mal an enlèverait 120 milliards d’euros de charges fiscales des européens, en les transférant sur les multinationales. Notamment les californiennes du numérique.

Faute d’en être encore arrivé là, le Parlement européen, comme un taureau institutionnel sans les cornes fiscales qui le feraient respecter, n’intéresse évidemment guère le public. D’où la forte abstention à chacune de ses élections.

Ainsi, privés du pouvoir essentiel d’imposer et donc d’avoir les moyens de financer un vrai budget européen, au lieu du budget d’aujourd’hui  limité à 144 milliards d’euros annuels, soit juste 288 euros de crédits à pouvoir consacrer par tête d’européen, les députés un peu désœuvrés doivent bien s’occuper. Avec  des activités parfois un peu dérisoires.

On les voit par exemple en duopole, groupe des socialistes et groupe du PPE, Parti populaire européen,  se partager à l’avance tous les postes, depuis la présidence de l’institution jusqu’à la moindre fonction de petite Cosette dans une commission. Ainsi Martin Schulz, socialiste allemand, sera président du Parlement 30 mois durant et Antonio Tajani, italien de Forza Italia de Berlusconi, lui succédera en janvier 2017, pour les 30 mois suivants. Etant entendu que l’on a fait pareil en 2009, en 2004, et qu’en cascade les mêmes accords de cartel répartissent les présidences de commissions, d’intergroupes, de délégations, plus les vice–présidences, les postes de questeurs, les bureaux spacieux et bien d’autres colifichets.

Toutefois, l’essentiel est ailleurs. En n’ayant pas donné  au Parlement européen le pouvoir de voter l’impôt, propre à tous les Parlements nationaux, on l’a forcément incité à suivre le modèle de l’assemblée dépourvue comme lui de la compétence fiscale. C’est à dire l’Assemblée générale de l’ONU.

De fait, le mimétisme est saisissant. Dès que l’on arrive au Parlement, il suffit de lever la tête et on y est. Les drapeaux flottent au vent, comme à l’ONU évidemment. Les services de sécurité aux sas d’entrée, étaient, jusqu’en 2019,  avec sur leurs vestons les logos d’entreprises privées. Comme dans le bâtiment New Yorkais. Et  le moindre détail vient confirmer ce mimétisme onusien. Surtout avec la liste des questions traitées, qui recoupent souvent celles de l’Assemblée générale de l’ONU.

Par exemple, lors de la session du 11 au 14 juin 2018 à Strasbourg, le Parlement a connu d’un prisonnier politique ukrainien, des territoires géorgiens occupés dix ans après l'invasion russe, de la situation des réfugiés rohingyas en Birmanie, de celle des droits de l'homme à Bahreïn et, à y être, des droits de l'homme et de la démocratie, rien moins que dans le monde. Avec à chaque session un chef d’Etat de la planète qui vient parler devant l’hémicycle, par exemple le Colombien Juan Manuel Santos, le 30 mai 2018, comme les présidents se succèdent à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies.

Pour couronner la ressemblance, le Parlement européen « légifère » par des résolutions comme à l’ONU, rédigées aussi dans le même style fouillis.

Nous avons même pris à  l’ONU, siégeant à cheval sur Genève et New-York, son doublement géographique des villes sièges. En allant même au triplement avec Luxembourg. Puisqu’après tout, quand on aime on ne lésine pas...

Trois Pays, trois sièges, neuf bâtiments, 8000 bureaux.

 François  Mauriac, dans les années 50,  disait déjà d’ailleurs qu’il aimait tellement l'Allemagne qu'il se réjouissait d'en avoir deux. C'est pareil et en mieux pour le Parlement européen.

Nous aimons tellement sa démocratie parlementaire que nous l’avons multipliée par trois. Pour être sûr de n’en jamais manquer, Il y a en effet trois parlements européens dans un rayon de 450 km : l'historique à Strasbourg, l'administratif à Luxembourg et le fonctionnel à Bruxelles.

Ce qui ne va pas sans rivalités entre eux. Même si la guerre des trois n'a pas eu lieu, puisqu'elle se limite à une guerre à deux. C'est même une guerre de trente ans, bien partie pour en durer cent.

Au départ, il y a les articles 77, 216 et 189, respectivement du traité de Paris créant la CECA, du traité de Rome créant la CEE et du même traité de Rome créant l'Euratom. Ces articles prévoient que le siège des institutions européennes est décidé « d’un commun accord » par les gouvernements des États membres. Ils décident que tout commence à Strasbourg. En 1952, l'Assemblée CECA s'y réunit et «l’Assemblée européenne » de la CEE a continué. Pour deux raisons : une officielle et une réelle. L'officielle tenait à la pratique et au mythe. Le Conseil de l'Europe siégeant déjà à Strasbourg, par habitude la nouvelle Assemblée s'y est installée. Et Strasbourg étant comme à cheval géographique  sur la France et l'Allemagne, on a voulu en faire un symbole.De la réconciliation franco-allemande.

Voilà l’Histoire du Parlement européen racontée par la Comtesse de Ségur. La réalité est plus prosaïque. Lorsque la CECA démarre  en 1952, la IVème République est là. Avec pour parti puissant et fondateur le MRP, mouvement de catholiques sociaux. Un des leaders de ce parti est Pierre Pflimlin. Ministre sans cesse, Premier ministre aussi et surtout grand féodal de Strasbourg, dont il sera maire, il laisse passer l'occasion d'installer les institutions européennes à Paris. Ce qui à l'époque n’aurait  posé aucun problème, puisque la France dominait l'Europe naissante. Mais c’est ainsi. La IVème République n'a pas voulu des institutions européennes et du statut de « Paris capitale de l'Europe ». Bruxelles d’ailleurs n’était pas plus pressée, dans ces années 50, d'obtenir le titre de « capitale européenne». En 1981 encore, le Premier ministre belge Maertens n'était pas plus  favorable à la présence accrue du Parlement à Bruxelles.

L'Europe n'intéressait guère et son Parlement encore moins. Le Conseil des ministres et la Commission avaient été parqués à Luxembourg, avec le secrétariat général de la nouvelle Assemblée.

En 1958, il fut décidé que ce Conseil et cette Commission siègeraient dans l'État membre assumant la présidence de la Communauté. Par hasard, la Belgique était le premier État membre à présider la Communauté. Cette coïncidence fit de Bruxelles la « capitale provisoire » de l'Europe. Le  provisoire va dépasser aujourd’hui les soixante années.

L'Assemblée parlementaire, elle, durant ces décennies 50 et 60, siégeait toujours à Strasbourg. La bougeotte l'avait toutefois déjà saisie. Sa poignée de députés allait de temps à autre à Luxembourg. Ainsi, de 1968 à 1979, cinquante huit  séances plénières eurent lieu à Luxembourg, contre 77 à Strasbourg.

Après l'élargissement de la Communauté européenne dans les années 70, l'hémicycle de Luxembourg devint trop étriqué. Les députés s'habituèrent à Strasbourg qui offrait l'avantage de fournir un espace de travail à tous les députés. Les réunions de commissions devinrent plus fréquentes et de nouveaux locaux furent construits. Cela provoqua une grève des fonctionnaires, la majorité des 2 500 agents du secrétariat du Parlement redoutant de devoir quitter le Grand-Duché.

Cependant, le Conseil européen de mars 1981, réuni à Maastricht, réitéra le statu quo. Alors que les députés voulaient un siège unique à Strasbourg.

Mais La France politique au fond d'elle-même, voulait un Parlement divisé en trois pour l'empêcher de peser. C'est à partir de ce non-dit que les dirigeants français ont laissé se développer la guerre sur le siège du Parlement. Alors que durant vingt ans une majorité existait pour qu'il soit définitivement installé sur le territoire français.

Il y a donc toujours trois sièges, trois pays et neuf bâtiments. Mais la réalité, c'est d'abord un chiffre: sur 631 collaborateurs du Président du Parlement, seuls 13 sont à Strasbourg, pour 442 à Bruxelles et 176 au Luxembourg. C'est surtout 70 m2 de bureau par député à Bruxelles, avec 3 PC, contre 25 m2 à Strasbourg avec un seul PC. C'est l'aéroport Zaventem à Bruxelles qui dessert le monde et l'aéroport de Strasbourg où ne se posent qu'une douzaine d'avions par jour et même plus des cigognes ...

Enfin, à Bruxelles, où la verrière du Parlement n'est pas encore tombée, les députés ne craignent pas pour leur vie, alors qu'à Strasbourg, depuis le 7 août 2008, il y a peut-être danger. Puisque le plafond étant déjà tombé, il peut retomber.

En 2017 toutefois, l’Association des jeunes entrepreneurs européens révélait les infiltrations  d’eau à Bruxelles, sur  le bâtiment Paul Henri Spaak. Avec presqu’un milliard d’euros nécessaire pour le sécuriser. Tant et si bien qu’en matière de risque, entre mourir écrasé en Alsace, selon les pro Bruxelles ou noyé en Belgique, pour les pro Strasbourg, il y a match nul. D’où les prolongations dans le débat auquel les députés jouent depuis des années.

Le Parlement européen en chiffres

Le Parlement européen c'était 751 députés en 2018, appartenant à 177 partis et venant de 28 pays, dont la Croatie pour le dernier arrivé et la Grande Bretagne pour la dernière fois. Après les élections européennes de mai 2019, si le Brexit est finalisé, le nombre de députés tombera à 705. Pour les gérer, il y a 6683 agents, fonctionnaires ou contractuels.

Les députés ont 1676 assistants  dont 822 assistantes. Et encore ne s'agit-il que des assistants accrédités. Parce que si l’on ajoutait les fictifs et les virtuels, on arriverait vite aux 10.000 habitants  d’une petite préfecture. Foix par exemple.

À Bruxelles et à Strasbourg, ces députés travaillent 41 semaines par an et quatre jours par semaine.

Le propre budget du Parlement européen c’était 1,95 milliard d'euros, en 2018, contre 520 millions d'euros pour l'Assemblée nationale française et 314 millions d'euros pour le Sénat français. Soit plus que le 1,4 milliard d’euros  du budget de Marseille qui compte pourtant, avec 861 000 habitants, cent  fois plus d’administrés.

Ces crédits servent en priorité à payer les fonctionnaires, pour 494,9 millions d'euros. Le deuxième poste de dépenses est pour les assistants parlementaires à concurrence de 185 millions d'euros.

85,8 millions d'euros financent les frais de voyage et de séjour des députés.

Les loyers du Parlement absorbent 37 millions d'euros. Les frais de chauffage et d'éclairage consomment 15 millions d'euros et le nettoyage 32 millions.

A Bruxelles, le Parlement, c'est 60 chauffeurs  pour le « ramassage scolaire » des députés le matin et l'après-midi. C'est aussi 277 agents de sécurité, 100 pompiers, 100 permanents et 100 vacataires dans les restaurants et les bars, plus les personnes assurant le nettoyage et la maintenance des locaux. Avec aussi près de 180 huissiers.

Cinq questeurs, dont deux femmes, une britannique et la française Elisabeth Morin Chartier, la mieux élue, supervisent, comme les adjoints d’un exécutif municipal, la vie de cette institution, pendant que 14 vice-présidents assurent le déroulement de ses séances plénières.

A la tête, un Président élu, appuyé sur   627 collaborateurs,  assure, semblable à  un maire, la gestion de cette « ville-Parlement ». Au sens où on parle de « ville-Etat », pour Singapour par exemple.

Les interprètes, qui coûtent annuellement 67,2 millions d'euros, assurent la traduction en 24 langues, depuis l’arrivée de la Croatie, mais à partir de deux langues pivots l'anglais et l'allemand. Depuis l'arrivée des pays de l'Est, le français n'est plus une langue pivot.

Le Parlement européen traduit aussi chaque année 1,5 million de pages. Le service d'imprimerie, pour les trois sites, imprime, par année, 150000 rapports multipliés par 24 langues. Au total, dans une année, le service d'imprimerie sort 140 millions de pages, avec les résolutions, questions écrites, questions orales, etc… C’est impressionnant mais c'est un progrès. Parce que, dans l'Europe des 15, on imprimait jusqu’à 260 millions de pages.

Le Parlement européen verse 23,8 millions d'euros pour les européens retraités, membres de l'Association des anciens du Parlement européen.

Chaque année le Parlement émet 6 354 votes à main levée ou par appel nominal. Le coût d'un vote électronique est de 400 euros. C'est-à-dire qu'avec  chaque vote on pourrait  nourrir pendant un mois un « RSAiste » français.

Une ville nommée Parlement européen

Avec chaque jour  ses  9110 habitants, dont les 751 députés évidemment, sans compter les visiteurs déversés par cars entiers de toute l’Europe, cette « ville-Parlement » est déjà exceptionnelle. Elle l’est toutefois encore plus  parce qu'une semaine par mois elle se vide  curieusement de ses habitants et se déversed450 km plus loin.

On a eu certes dans l'histoire, des villes brutalement abandonnées. Le Machu Pichu au Pérou, d’une taille d’ailleurs proche de celle du Parlement européen, est la plus célèbre. En un seul jour de 1572 elle a perdu tous ses habitants. Ici à Bruxelles toutefois, c'est plutôt  un lac qui se vide périodiquement, chaque 30 jours, en vases communicants vers Strasbourg.

Cette ville ainsi mystérieuse et peu connue, appelée Parlement européen, avec ses habitants  - fonctionnaires, chauffeurs, employés, assistants, vigiles et bien sûr députés- vivant  trois  semaines par mois à Bruxelles et trois  jours  chaque mois à Strasbourg, est  précisément l’objet de ce livre. Avec ses ponts et ses passerelles, comme dans la ville du Doge, son   foisonnement de galeries d'art où tout s'y expose : des voiliers, des peintures, des fusées, du rugby, des violons, des vaches ou des textiles.

Ce Parlement est  à lui seul  au demeurant une œuvre d’art,  avec à Strasbourg ses escaliers hélicoïdaux – inspirés de la planche à dessin  de Leonardo da Vinci –et depuis 2007 son prix  du cinéma : le « Lux Prize ».

Bien sûr, il y a tout ce qu'il faut pour une ville. Des habitants d’abord. Le Parlement en compte près de 10 000 permanents  et 300 000 qui y passent en visite chaque année. La ville en question c'est aussi des banques, la poste, des agences de voyage, des bars, des musées ou encore des coiffeurs, une blanchisseries, des expos, des policiers armés, recrutés depuis octobre 2018,  des caméras de vidéo-surveillance, des crèches aussi - en 2019 le budget leur consacrait 7,6 millions d’euros- et même, depuis juin 2018, des grèves de personnels....

Il y a tout cela au Parlement européen. Avec des couloirs larges comme des rues, étroits comme des venelles, du verre et de l'acier comme à New York, des médecins, du fitness, des lieux de prières, des livreurs, des voitures et des  embouteillages aux heures de pointe, des ascenseurs et de grands chiffres qui disent beaucoup : 145 000 m2 à Bruxelles et 300 000 m2 à Strasbourg, avec 8 000 bureaux dans chacun des deux sièges.

On observe même, comme dans toutes les villes, des hold-up, en février 2009 par exemple à la banque ING, et des accidents ; lorsque  le plafond de l'hémicycle à Strasbourg, on l’a dit, s'est effondré. Heureusement sans députés tués..., mais sans que le Parlement ait pu tester ce jour là l’efficacité de ses pompiers, recrutés dans toute la Belgique, de son service médical et des ses agents de sécurité ... C'est-à-dire ses employés. Puisque la « ville- Parlement », semblable à toutes les communes, est un concentré d'emplois. Avec par exemple 259 interprètes fonctionnaires et plus de 2000 indépendants,  elle est le plus grand employeur au monde de traducteurs et d'interprètes en 21 langues, sur les 24 officielles depuis l’arrivée de la Croatie le  1er juillet 2013.

 

Au total, c’est une densité résidentielle de 19 m2 par habitant. Soit, en termes agricoles consacrés,  pour  mesurer la densité des élevages, où on raisonne en UGB, « unités de gros bovins » à l’hectare, 0,05 « Unité de Gros Fonctionnaire » et « Unité de Gros Parlementaire » (UGF et UGP) par m2. Une densité de rêve, inaccessible pour les poulets en batterie....

Pour autant, comme toutes les villes, le Parlement produit des déchets à la tonne. Près de 500 tonnes chaque année dont 210 tonnes de déchets alimentaires biodégradables, 128 tonnes de bouteilles en verre et près de 9 tonnes d'huile de friture. Sans parler des rapports et des résolutions. Près de 2000 par an.

En final, pareil à Berlin, Paris ou n’importe quelle ville, petite ou grande, où les habitants ont leurs vies, leurs amours, leurs habitudes, les résidents du Parlement européen y sont heureux, installés en moyenne depuis 20 ans et parfois bien plus. Il y a ainsi des historiques, des anciens, domiciliés, depuis 30 ans ou plus, avec même des habitants de père en fils, comme l’empereur Otto de Habsbourg avec son fils député ou J.M. Le Pen, qui dès 1984 a été un des premiers arrivés dans la ville nouvelle parlementaire. Sa fille y a même fait sa première rentrée des classes politiques encore adolescente  en 2004.

Dès lors qu’on peut passer une vie au Parlement, forcément il y a aussi sur ses bancs, comme sur les bancs publics de Georges  Brassens, toutes les histoires d’une vie. Dont évidemment les jolies histoires de cœur, puisque dans  cette assemblée  on s’aime et on s’y marie. Des bancs socialistes aux bancs d’en face, à droite, en passant par le centre du Parti Populaire Européen, on ne compte presque plus les mariages, les unions de députés avec leur assistante ou leur collègue. Je ne donnerais pas de noms les gardant sous la langue ..., puisque l’article 7 de la Charte des droits fondamentaux garantit  « le droit à la vie privée et familiale », avec même depuis le 25 mai 2018 un règlement RGPD pour protéger les données personnelles. Il suffit alors  de savoir que dans ce Parlement il y a du printemps permanent et le Bonheur dans les travées... 

D’ailleurs l’architecture à Strasbourg y invite, avec la multiplication des ponts et des passerelles, notamment au-dessus d’un petit fleuve alsacien, l’Ill, qui passe par là avant d’aller se jetter dans le Rhin. Si on s’y arrêtait quelques secondes, on pourrait y trouver quelque chose de Venise, non  parce que le Parlement s’enfonce dans une lagune d’habitudes, mais au sens où Alain Juppé parlait de « la tentation de Venise » ...

 

Voir : Animaux. Chauffeurs.Formers Members. Google.Huissers.impôts.Proust.Zoonose

 

[1] « L'OMC est la mort de la démocratie ».